Pourquoi encore dans le monde d’aujourd’hui, les femmes se sentent plus en danger seules qu’accompagnées ?
Il y a un an, je foulais le sol américain après des mois de voyage sur plusieurs voiliers et dans différentes îles, les souvenirs emplissant ma tête au fur et à mesure que les aventures s’enchainaient. Il y a un an, j’écrivais aussi pour la journée internationale de défense des droits des femmes du 8 mars un article sur le thème du voyage en tant que femme seule.
J’ai donc déjà abordé le sujet, mais après avoir passé une année à arpenter une partie de l’Amérique du Sud à vélo, parfois seule, parfois pas, je voudrais revenir sur ce sujet qui me tient à cœur.
En écrivant sur ma traversée de la Colombie, à la fois l’un des gros coups de cœur de mon voyage mais aussi une source d’expériences difficiles, ma plume a dérapé. Il était nécessaire que je fasse une petite mise au point concernant mes rapports à la gent masculine là-bas. Le petit aparté s’est transformé en article, il y avait trop à dire.
Le voici.

Et ce n’était ni de ma faute, ni d’où je me trouvais, ni de ce que je portais. Le violeur c’est toi.
Comme vous le savez si vous avez lu mes précédents articles, lorsque je suis arrivée en Amérique du Sud, je voyageais depuis 1 mois et demi avec Alex (un cyclo-voyageur français rencontré sur un ponton en Martinique). En parcourant la Colombie à deux, j’ai été forcée d’admettre une réalité qui me coûtait beaucoup : je me faisais souvent importuner par des hommes quand j’étais seule, mais j’étais toujours tranquille quand Alex était présent. Rien de grave, mais c’était pénible.
Ainsi, Alex a dû tenir le rôle de faux mari, homme protecteur et indispensable au modèle patriarcal bien (trop) présent ici en Amérique du sud. Mon esprit féministe s’est d’abord insurgé puis s’est accommodé de ce stratagème qui, je devais le reconnaître, m’offrait un confort et une sécurité non négligeables. Néanmoins, au fond de moi, je me révoltais qu’il en soit ainsi. Et toujours aujourd’hui.
Pourquoi encore à l’heure actuelle, en 2020, malgré les voix de plus en plus nombreuses à oser s’élever pour dénoncer les abus et les injustices, malgré la prise de conscience croissante, la progression sur le chemin de l’égalité des droits entre hommes et femmes où il reste, certes, encore beaucoup à faire… Pourquoi dans une grande majorité de cas, les femmes sont-elles plus en sécurité accompagnées d’un homme que seules ? Ou plutôt, pourquoi se sentent-elles plus en sécurité ainsi ?
Pourquoi, lorsque je voyage seule, après « Où est ton mari ? », me demande-t-on systématiquement : « Tu n’as pas peur d’être seule ? ». Je m’attache à démontrer et dire que les humains sont profondément bons, que 99% des membres de notre espèce sont des personnes bienveillantes d’après l’expérience que je tire de mon voyage et de ma vie en général et que le monde n’est pas si dangereux qu’on le dit.
Mais alors, pourquoi ce mythe de « le monde est dangereux pour les femmes seules » persiste-t-il ? Qu’est-ce qui toujours à l’heure actuelle l’alimente, lui donne corps si puissamment ?
J’ai la chance d’avoir été élevée dans la sphère d’un niveau social et économique favorisé, par des parents aimants, entourée de frères et sœurs. Même s’ils.elles ne sont pas parfait.es, parce que personne ne l’est, je sais qu’ils.elles ont fait de leur mieux pour que je devienne quelqu’un de bien, qui prend sa vie en main et à l’esprit critique, dont ils.elles puissent être fier.es. Je vous laisse juges de leur réussite, ou non. Et même si le salon a toujours été encombré de piles de livres stimulant l’intellect, il était aussi parsemé de VHS de dessins animés. Ce serait mentir que nier mon intérêt pour certains de ces chefs d’œuvre aux dessins doux et couleurs chatoyantes sur fond de chansons mémorables, tellement même, qu’une fois en tête elles n’en sortent plus ; « la petite souris américaine aux grandes oreilles », vous voyez de quoi je parle ?
Néanmoins, malgré tous les efforts de mes parents pour me stimuler intellectuellement, ces histoires romantiques manichéennes et finalement débiles, de princesses, crapauds, sorcières, gentils, méchants et j’en passe, ont eu la sournoise conséquence d’inculquer à mon cerveau malléable, des schémas de pensée pré-formatés pendant ma plus jeune enfance dont je crois, fort heureusement, m’être affranchie depuis.
Une femme doit être belle et gentille, en attendant bien sagement son prince charmant, seul à pouvoir la combler de bonheur, avec qui elle se mariera dans son château et aura « beaucoup d’enfants ».
Et l’homme dans tout ça ? Lui, doit être fort, riche, ne jamais pleurer et sa principale tâche est de subvenir à sa famille et de la protéger (princesse + enfants).
Sérieusement ?!! Personne ne se rend-il donc compte de la portée désastreuse d’un tel tissu de mensonges sur l’inconscient infantile ? Et j’aborde uniquement les dessins animés mais il y aurait tant à dire entre le fléau des réseaux sociaux, l’instruction et l’éducation nationale, la télévision au niveau intellectuel toujours plus pauvre, la publicité envahissante et nuisible, les carcans de la religion (quelle qu’elle soit), les différentes coutumes, croyances et traditions à travers le monde et tous les paradigmes implicites qui en découlent… la liste est longue. Même la langue française est machiste.
Toutes ces facettes de la société nous façonnent et nous dressent tous.tes à rabaisser la femme dans une position d’attente passive, inférieure et soumise, de laquelle elle ne devrait pas sortir. Tant de femmes s’auto-enferment inconsciemment à cette place, se nient par peur ou pire même, « par amour », ou les deux. Elles se jugent inconsciemment et se comparent entre elles dans une rivalité, une compétition intra-sexuelle, par peur d’être supplantées (phénomène de « creeping » entre autres), et entretiennent malgré elles ce paradigme sournois, parce que c’est ce qu’on leur a appris depuis qu’elles étaient toutes petites à travers les moyens vicieux évoqués ci-dessus, long processus d’application des multiples couches de formatage de notre chère société patriarcale…
Quel paradoxe que tacitement les femmes soient placées en position de « l’être faible à protéger », comme le veut le modèle patriarcal actuel, mais pas trop non plus, puisqu’il ne les reconnait même pas comme victimes quand il s’agit d’agression sexuelle ! Quelle funeste plaisanterie que de faire ressentir à travers la sentence juridique et surtout celle de la société, la culpabilité à la victime plutôt qu’à l’agresseur parce que l’endroit et la tenue n’étaient pas adaptés par exemple ! En résumé, si je me fais agresser en voyageant seule en Amérique du Sud, je l’aurais mérité, parce qu’on m’a répété un nombre incalculable de fois que c’était dangereux mais je poursuis tout de même mon voyage, seule.

Manifestation “El Violador Eres Tú !” au Chili en décembre 2019
A quel moment parle-t-on de respect de l’Autre quel que soit son sexe ou son orientation sexuelle ? Quand aborde-t-on le sujet du consentement ? De l’égalité des droits ? De la tolérance envers la différence, d’acceptation de l’Autre ?
Aujourd’hui toujours plus de mariages finissent en divorces, les scandales de pédophilie explosent de toute part, 53% des femmes participant à une enquête en France sur le consentement (#NousToutes, février 2020) déclarent avoir fait l’expérience d’un rapport sexuel avec pénétration non consenti, le nombre d’agressions « cachées » au sein du couple éclate et les féminicides ne cessent d’augmenter chaque année (en France en 2019, tous les deux jours et demi, une femme a été tuée par son conjoint ou son ex… pour ceux qui sont recensés par le collectif « Féminicides par compagnons ou ex »).
A l’heure où tout ceci est révélé au grand jour, d’autant plus depuis l’affaire Weinstein en 2017, les mouvements #MeeToo et #BalanceTonPorc qui ont suivi puis plus récemment celui de « El Violador Eres Tú » (le violeur c’est toi) initié au Chili à l’automne dernier qui dénonce tout à fait l’oppression de la société sur les femmes, on continue d’inculquer inlassablement et inconsciemment (ou pas), des modèles de pensée préconçus, faux, périmés et néfastes aux enfants.
Comment voulez-vous que les femmes ayant grandi dans ces modèles, se sentent en sécurité dans un monde où il existe féminicides, viols et agressions (sexuelles ou non) ? Et quelle désillusion quand elles choisissent (ou non d’ailleurs) des hommes protecteurs qui les aimeront tellement qu’ils les tueront ? C’est à croire que dans cette société, les femmes seraient presque plus en sécurité seules qu’accompagnées !
Cette même société qui récemment, au cours d’une macabre cérémonie en France, se demandait s’il faut séparer l’homme de l’artiste…

Manifestation “El Violador Eres Tú !” au Chili en décembre 2019
On l’a vu, les chiffres des féminicides et agressions sexuelles envers les femmes sont affolants. Mais plutôt que de se demander si oui ou non, il est dangereux pour les femmes d’évoluer seules dans notre monde, je voudrais tourner la question différemment : pourquoi les femmes se sentent-elles plus en danger seules en évoluant dans notre monde, alors que le fait d’être accompagnées n’écarte visiblement pas le danger ?
Il n’est pas du tout question ici de les culpabiliser d’avoir un tel ressenti ni d’insinuer que le danger se trouve uniquement dans leur tête ou n’existe pas concrètement. Au contraire, les faits sont malheureusement bien réels.
Mais toute la subtilité entre ces deux formulations à mon sens, réside dans cette différence de point de vue que je vais essayer d’éclaircir en m’appuyant sur la langue française (un petit rappel de grammaire ne fera de mal à personne !).
Le verbe « être », de par le fait qu’il définit et caractérise une personne ou une chose, insinue une vérité avérée, immuable sur laquelle le sujet n’a aucune emprise, aucun pouvoir de modification à l’instant T. Par exemple, quand on dit : « Le monde est dangereux pour les femmes seules » ou « Le chat est gris ». En revanche, l’adjectif attribut « dangereux », désigne une qualité ou une propriété qui peut elle, être soumise à modifications. Ainsi, le sujet « monde », ne pourra jamais rien changer à ce qu’il est (ici, dangereux) mais l’adjectif « dangereux » quant à lui, peut évoluer.
Dans la phrase « seules, les femmes ressentent le monde dangereux », les éléments sont inversés. Le sujet « les femmes » occupe alors une place centrale dans la phrase. Ajoutons à cela la définition du verbe ressentir : éprouver une sensation, un état physique et en être affecté de façon agréable ou pénible (Larousseâ). L’attention est donc tournée vers le sujet et ce qui l’affecte.
En changeant de point de vue, l’élément qui ressort n’est plus de savoir pourquoi le monde est dangereux pour les femmes seules (on connaît déjà la réponse), mais bel et bien que seules, les femmes le ressentent comme tel. Ce qui nous emmène à laquestion suivante : pourquoi les femmes se sentent plus en danger seules qu’accompagnées dans le monde d’aujourd’hui ?
Il est urgent à mon sens, que nous prenions tous.tes conscience, hommes et femmes, de cette problématique au cœur des enjeux sociétaux actuels, et agissions à la fois sur nos propres perceptions du monde mais aussi sur les paradigmes de la société oppressante nous servant de modèles. Mais qui dit paradigme, dit possibilité de changement. Changement nécessaire de posture des hommes vis-à-vis des femmes et de la société toute entière sur la place qu’elle leur accorde.
Seriez-vous prêt.es à changer le monde de demain pour que les femmes, seules ou accompagnées, se sentent en sécurité partout ?

Quand une femme avance, aucun homme ne recule
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