Cet article traite d’une période de mon voyage se déroulant il y a exactement 1 an quand j’ai commencé à pédaler en Amérique du Sud. C’est que j’ai pris beaucoup de retard dans la rédaction de mon blog… Tellement, qu’à ce rythme-là, je ne sais pas si c’est rattrapable. Je profite du confinement pour tenter l’impossible. Voici donc le premier article sur la Colombie.

 

Colombie, partie 1

De Carthagène des Indes à Medellin

 

Aujourd’hui 18 mars 2019, c’est le grand départ à vélo. Des mois que j’en rêve… je vais enfin fouler le continent américain du bout de mes pédales, à la force de mes mollets.

Alex et moi quittons Carthagène tôt pour profiter de la fraîcheur matinale et nous engageons sur l’autoroute qui part vers le sud. La destination est Rincón del Mar, sur la côte Caraïbe où nos amis Édouard et Marine doivent nous rejoindre le jour suivant.

Comme c’est étrange de pédaler à nouveau après des mois de navigation ! Le petit déjeuner en bord de route composé d’Arepas, une sorte de beignets de farine de maïs frits fourrés (légumes, oeufs, viande… délicieux !), nous donne des forces pour prendre la route. Par chance, elle est plate pendant les 600 prochains km. Une aubaine pour nos jambes qui vont pouvoir se réhabituer progressivement à l’effort avant d’attaquer le dénivelé.

Pour notre premier bivouac, nous cherchons à planter la tente dans un endroit sûr à Maria La Baja, une petite bourgade n’ayant pas grand chose d’attrayant et où visiblement, aucun touriste “gringo” ne vient jamais. La police paraît très surprise à notre question :”Vous voulez planter la tente ? Ici ?!!!” et finit par nous accueillir pour la nuit dans sa cour. C’est le luxe, on a même droit à une douche froide. Il fait tellement chaud qu’elle est vraiment la bienvenue.
Je m’endors rapidement puis me réveille au bruit des policiers qui entourent notre tente. Ils sont en train de nous installer un ventilateur et de l’orienter vers la moustiquaire…Wahou ! Je ne m’attendais pas à un tel accueil ici. Et pourtant, ce n’est que le début d’une longue liste de personnes qui par la suite, nous hébergeront, nourriront et feront tout pour nous aider tout au long de la route, sans attendre de contrepartie.

La Colombie a mauvaise réputation à l’étranger, principalement due au sombre passé qui l’a déchirée pendant les années 1980-1990. Mais vous ne trouverez personne en Amérique du Sud, qui ne loue l’accueil et la sympathie légendaire des colombiens. Le voyageur, quel qu’il soit, à vélo, sac au dos, en trottinette (oui oui ça existe !), pour 3 semaines ou 5 ans, apprécie ces refuges où il peut se laisser aller au repos mérité et à la quiétude, ne serait-ce que pour une nuit. Et les colombiens sont des spécialistes dans l’art d’accueillir les voyageurs.

Nous repartons le matin suivant en direction de la mer. Une piste en assez bon état et peu fréquentée nous mène à Rincón del Mar, ce tranquille petit pueblo (village) où il semble faire bon vivre.

Nos amis arrivent en fin d’après-midi et nous passons la soirée ensemble au coin du feu sur la plage. Quelle joie de les retrouver et de passer du temps avec Edouard. Le monde nous appartient, entre baignades et siestes au soleil. Le lendemain, Marine et Alex font griller les poissons que les pêcheurs nous ont donnés pendant qu’Edouard grimpe aux cocotiers et se charge d’ouvrir les fruits de sa cueillette, au plus grand bonheur des enfants du village avec qui nous partageons notre repas. A l’odeur de poisson frit et de coco, se mêlent le rire et la joie des enfants qui nous entourent, instants de pur bonheur, inoubliables.

Mais l’heure des adieux approche. Alex et moi partons vers Medellín au sud, Marine et Édouard eux, vont vers le nord sur la côte Caraïbe et dans la Sierra Nevada avant de rejoindre leur volontariat près de Santa Martha. Après ces quelques jours sur un petit nuage, mon cœur saigne de devoir quitter Edouard. Je me suis attachée à lui, cœur d’artichaut que je suis. Malgré la perspective de nous revoir avant le mois de juin (nous sommes en mars !), je suis triste. Qui sait ce qu’il peut se passer d’ici là ? Le voyage m’enseigne à vivre intensément le moment présent, à apprécier chaque instant de la vie que je mène. Mais là, tout de suite, ces plusieurs mois de séparation à venir me semblent bien longs…

La route est plate, filant tout droit dans la plaine aride où il fait une chaleur écrasante. Malgré tout, je suis exténuée. Allongés sur nos matelas sans bouger, Alex et moi transpirons alors qu’il est 20h et le soleil couché. L’eau n’est pas potable (bienvenue en Amérique latine !), et nous en achetons par sacs de 7L. Certains jours où il fait plus de 40°, nous en avalons 6L chacun en pédalant, seul moyen de survivre à cette fournaise.

Un matin, je découvre avec horreur deux scorpions dans mes sacoches. J’ai dû mal les fermer la veille et ces petits fauteurs de trouble en ont profité pour se glisser dans mes affaires. Ils ont beau ne pas être grands, je ne suis pas rassurée. Du tout. Dans ma panique, Alex vient à mon secours calmement : « Renverse tes sacoches une à une sur la bâche pour ne pas avoir à plonger la main dedans et risquer de te faire piquer » me dit-il. La solution était si simple… « pourquoi n’y ai-je donc pas pensé toute seule ?! » me dis-je à moi-même avec exaspération.

Quelques jours plus tard, nous plantons la tente dans une base militaire installée sur un domaine agricole. Je n’ai toujours pas compris si cela relevait de la police, de l’armée ou d’une milice. Avec du recul, je penche plutôt pour une police d’assaut vu l’armement, mais mon niveau d’espagnol encore balbutiant à ce moment-là ne me permet pas de saisir les subtilités de ce qui m’entoure.

 Je suis tellement fatiguée en arrivant le soir que je n’ai pas l’énergie de faire des leçons d’espagnol de la Méthode Assimil (que je recommande vivement pour apprendre une langue étrangère) ni d’écrire, ni de jouer du violon. J’ai l’impression de traverser la Colombie sans la visiter, sans m’en imprégner vraiment parce que “on trace” (dixit Alex), c’est dommage. Pourtant, je continue de le suivre, c’est chouette de voyager à deux.

Après que nous ayons demandé l’autorisation pour planter la tente, les enfants de la ferme nous ont offerts de l’eau et des mangues. Un régal après une grosse journée de vélo ! Et une preuve de plus de l’extraordinaire hospitalité des colombiens.

La nuit est tombée, je sors de la douche à l’outre (poche à eau renommée « la loutre » depuis la Martinique) en serviette, quand six mecs armés jusqu’aux dents débarquent, lampe frontale vissée sur la tête. Après les services d’immigration à Curaçao en paréo et tongs, me voilà en serviette devant des policiers faute de temps pour m’habiller… toujours en tenue adéquate ! Mais ça aurait pu être pire, ils auraient pu débarquer PENDANT que je me douchais, là ça aurait été une autre histoire. Heureusement que mon “mari” m’accompagne, sinon je crois que j’aurais réellement eu peur d’avoir de la visite pendant la nuit.

Les colombiens sont très accueillants mais les hommes sont assez “pesados”, entendez par là qu’ils sont lourds. La même question revient inlassablement, quand Alex est loin devant et hors de vue :” Donde esta tu marido ?” (Où est ton mari ?). Parce qu’il leur est inimaginable qu’une femme puisse voyager seule et encore moins à vélo. Paradoxalement, si Alex a trop d’avance, cela signifie pour eux que je suis disponible. Ils s’octroient alors le feu vert pour tenter de me séduire/m’importuner et ne me lâchent plus… Un jour, après avoir ralenti à ma vitesse pour me parler, un mec en moto m’a carrément dit que si mon mari ne m’attendait pas, c’est qu’il ne m’aimait pas et que je serais plus heureuse avec lui ! Je n’ai pu m’en débarrasser qu’à forces de “Basta ! Déjame tranquila !” (Ça suffit, laisse moi tranquille).

Ainsi, Alex tient le rôle de mon mari, homme protecteur et indispensable au modèle patriarcal bien (trop) présent ici en Amérique du Sud. Mon esprit féministe s’insurge mais s’accommode de ce stratagème qui, je dois l’admettre, m’offre un confort et une sécurité non négligeables. Néanmoins, au fond de moi, je me révolte qu’il en soit ainsi.

Dans l’article : « Pourquoi encore dans le monde d’aujourd’hui, les femmes se sentent plus en danger seules qu’accompagnées ? » que je vous invite à lire ici, je détaille mon ressenti vis-à-vis de cette situation que je trouve injuste. J’y expose notamment mes réflexions et questionnements sur les raisons d’un tel constat.

Après 5 jours d’étendues de sécheresse, les couleurs changent et se teintent de verdure, les chevaux, vaches et grands arbres commencent à fleurir dans les prés.

En longeant le Rio Cauca, je vois des gens aller chercher de l’eau à la rivière avec d’énormes bidons, et des enfants les aider à porter sur plusieurs kilomètres. Si on devait aller chercher l’eau que l’on consomme, on en gaspillerait beaucoup moins, c’est certain ! Je repense alors aux longues douches de mon frère et de certains de mes colocataires en Belgique qui m’horripilaient. Je les imagine mal aller chercher l’eau du fleuve et la faire chauffer pour s’octroyer le luxe d’une longue et chaude douche… En parallèle, je rêve de shampooing, de fraîcheur et d’être propre tout court. Ma peau est tellement sale que de la sueur s’emprisonne dedans en formant de petites bulles que je prenais au départ pour des boutons. Je me dégoûte, entre ma peau repoussante, mes cheveux qui tiennent tout seuls de crasse et mes ongles noirs… on dirait une sorcière. A quand la douche ? Chaude ou froide, peu m’importe !

Mais j’ai d’autres préoccupations. Je m’inquiète de la perte de force dans ma main droite, due à la compression de mon canal carpien sur le guidon quand je pédale. Certains mouvements simples que je fais habituellement me sont difficiles. Il faut que je trouve une solution rapidement, ça ne peut pas durer. Le manque d’hygiène, bien que particulièrement dérangeant n’est pas vital. La fonctionnalité des muscles fléchisseurs de ma main droite, si.

Puis on aperçoit les montagnes, promesse d’un peu de fraîcheur. Etant déjà fatiguée sur du plat, j’appréhende beaucoup le dénivelé à venir…

Et mes doutes se révèlent fondés. Le lendemain, premier des trois jours de montée qui nous attendent, l’ascension est rude.

Ayant enfin pris le rythme du plat, je prenais du plaisir à pédaler. Quand il a fallu commencer à grimper, ç’a été une toute autre histoire. A la première pause, un violent mal de ventre à cause de mes règles me tenaille d’un coup. Je prends un Spasfon ® inefficace, cherche une position qui me soulagerait, assise, debout, allongée… mais rien ne calme la douleur. Et puis je me retrouve le cul à l’air au dessus d’une fosse d’évacuation dans un gros caniveau, en train de changer ma coupe menstruelle (protection hygiénique), avec ma bouteille d’eau, mon rouleau de PQ et ma boîte à savon. Je suis cachée de la route dans ce caniveau géant, mais les camions passent quand même à 3 mètres de moi. Le bonheur absolu.

Malgré toute ma bonne volonté, et sachant le dénivelé qui m’attend, je n’ai pas le courage de continuer à pédaler alors que mon ventre se contracte violemment au point de me donner la nausée. Je finis alors par prendre un anti-inflammatoire, en pleurs et tremblante de fatigue.  Il faudrait que j’arrête une voiture qui monte pour avertir Alex qui m’attend plus loin, mais depuis le talus où je gis telle une clocharde, je n’en ai pas la force. Je lève le camp 2h plus tard, quand l’anti-inflammatoire commence à faire effet. 500 m plus loin, je fais une pause. C’est rude de monter par cette chaleur ! Puis je m’arrête à nouveau 1 km plus loin, en me félicitant d’avoir tenu le double de la distance précédente avant de faire une pause. Allez ma vieille, tu ne t’arrêtes pas avant le prochain km ! Je fais du 4 km/h, à ce rythme-là et avec des pauses tous les kilomètres, je ne suis pas près d’arriver… Alex m’attend au restaurant 4 km plus loin, m’a dit une voiture qui descendait. OK, je peux le faire. Non, je ne vais pas m’accrocher au cul d’un camion comme j’ai vu des gamins à vélo le faire plus tôt ce matin. Non je ne vais pas faire du stop. Je suis capable d’y arriver TOUTE SEULE avec mon vélo. Alex débarque alors dans la descente, à vide, et me prend mes 2 sacoches arrières pour les quelques kilomètres qu’il me reste à monter. Merci, merci…

Nous arrivons au restaurant-hôtel où je m’écroule et prends enfin un vrai repas qui me requinque un peu. Ce soir, on dormira là, les chambres ne sont pas chères et j’en ai vraiment besoin. A l’idée de la vraie douche et du shampooing qui m’attendent, je respire de bonheur. Je n’ai plus mal au ventre, la journée de vélo est finie et ce soir, je vais être propre et dormir dans un vrai lit. Ô joie, ô bonheur ! Il en faut peu pour être heureux…

Mais ce n’était que le premier des 3 jours de montée qui nous attendent avant de redescendre sur Medellín.

Le jour suivant, la pente est tellement raide que les poids-lourds doivent s’arrêter pour prendre de l’élan et être capables de monter en passant à tour de rôle… Tout ceci dans le brouillard, nous privant ainsi de la récompense du panorama. J’ai donc passé une grande partie de la journée à pousser mon vélo, bien incapable de pédaler par des pourcentages de côte pareils. Total au compteur ce jour-là : 24 km… On a fait mieux !

Le troisième jour de montée est celui de la désillusion. Ça devait descendre, mais ça n’a réellement été le cas que sur les 20 derniers kilomètres. On avait (mal) regardé sur la carte avec les lignes de niveaux topographiques, et Yarumal devait être notre point culminant à 2200m d’altitude. Cette ville est surprenante, toute construite à flanc de montagne avec un relief vertigineux. Mais alors que je m’attendais à descendre, puisque Medellin se situe à 1500m d’altitude, la véritable ascension ne faisait que commencer, jusqu’à un plateau… à 2800m. Si vous saviez comme j’en ai eu marre de monter ! On avait déjà parcouru 50km et il restait les 20 plus faciles avec la grande descente finale promise par des colombiens rencontrés dans un café. Plus tôt, alors qu’il pleuvait, on s’y était réfugiés avec une Agua de Panella(eau chaude sucrée, revigorante surtout par temps pluvieux et froid).

A 10km de l’arrivée, je suis tellement épuisée que je m’endors sur mon vélo, littéralement. Mes paupières se ferment toutes seules. Alex se régale sur ce terrain montagneux. Pas moi, malgré la beauté des paysages. Je fulmine de le voir comme un poisson dans l’eau quand je suis moi-même à la traine et que j’ai mal partout. C’est dur. J’ai besoin d’un jour de repos. Nous sommes partis de Carthagène et pédalons sans cesse depuis 10 jours.

Et le moment tant attendu arrive enfin : la descente !!! Mais pour que les choses ne soient pas trop faciles, il pleut, et je me retrouve trempée jusqu’au fond des chaussettes. L’entrée dans Medellin par le périphérique n’a rien d’agréable non plus, avec les taxis et les bus nous frôlant et n’en faisant qu’à leur tête. Mais ce n’est pas grave, le repos est proche !

Medellín

Nous arrivons donc à Medellín chez Pedro, Diana et Manuel, nos hôtes Warmshowers (application semblable à Couchsurfing, permettant aux voyageurs à vélo d’être logés chez des habitants gratuitement). Ils sont adorables et vivent dans une maison proche du centre et d’une station de métro, nous permettant de circuler facilement dans la ville pour la découvrir. Et en plus, ils ont des chats !

Entre repos, lessives (la machine à laver le linge élue à l’unanimité graal de tout voyageur au long cours !) et pâtisseries françaises faites maison pour remercier nos hôtes, nous nettoyons nos vélos de fond en comble. Alex en profite pour changer ma guidoline et redresser mes cocottes de vitesses afin de diminuer la compression sur mon canal carpien et tous les désagréments qui en découlent.

Puis nous partons découvrir la ville. On commence avec une visite du centre en Free Walking Tour (visite à pied « gratuite » où le guide ne reçoit que des pourboires). L’atmosphère de Medellín est particulière et bien que les stigmates d’un passé douloureux soient encore visibles, je m’y sens bien, étonnamment en sécurité. Les gens sont accueillants et sympathiques, comme pour contredire la mauvaise réputation qui leur colle à la peau depuis les années 1980.

Il y a une trentaine d’années, Medellín était à feu et à sang, aux prises avec l’un des plus grands narcotrafiquants au monde, Pablo Escobar, aussi connu comme « le roi de la cocaïne » à la tête du cartel de Medellín. La guide, qui nous fait la visite en anglais, utilise d’ailleurs le mot « sugar » (sucre) pour parler de la cocaïne et ne prononce surtout pas le nom du célèbre baron de la drogue, afin que les passants circulant autour de nous ne fassent pas d’amalgame. Le sujet est encore très tabou en Colombie et particulièrement ici.

C’est à la fin des années 1970 et le début des années 1980 que le cartel de Medellín prend de l’ampleur suite à la demande croissante de cocaïne aux USA. Pablo Escobar en contrôle alors le trafic entre l’Amérique du Sud et les USA, devenant l’un des hommes les plus riches de la planète à ce moment-là.

Grâce aux initiatives sociales qu’il met en place (construction de routes, d’hôpitaux, d’écoles, de terrains de foot etc.) il est considéré comme un Robin des Bois par les plus pauvres. Une grande partie de la population à laquelle il fait profiter de ses richesses, le soutient et l’idolâtre (encore aujourd’hui), malgré son image de trafiquant impitoyable et sanguinaire. Spécialiste de la corruption et de l’intimidation avec sa politique de « plata o plomo » (l’argent ou le plomb), il fait régner dès 1984 la terreur sur le pays lorsque le gouvernement colombien lui déclare la guerre. S’ensuivent des milliers d’assassinats de civils, policiers, journalistes, représentants de l’Etat, juges…

La guide se rappelle de cette période sombre et fait partie de ceux qui ont souffert des manipulations mafieuses et du carnage qui règne alors sur la ville. « C’était la guerre entre les différents cartels pour le contrôle du trafic de cocaïne, et notamment avec le cartel de Cali, mais aussi la guerre entre ces cartels et les forces de l’ordre. Des bombes explosaient, les assassinats, exécutions et attentats dans la rue étaient quotidiens… tout le monde a perdu au moins un membre de sa famille à cette époque-là. Medellín était devenu la capitale mondiale du crime, l’endroit le plus dangereux au monde » nous dit-elle.

Quand Pablo Escobar tombe le 3 décembre 1993 entrainant le démantèlement de son cartel, les autres narcotrafiquants du pays entament une guerre atroce pour prendre le contrôle du trafic de cocaïne. En 1996, le cartel de Cali est lui aussi démantelé et peu à peu, bien qu’affaibli, le trafic tombe aux mains des cartels mexicains. De nos jours encore, le gouvernement colombien lutte contre ces cartels.

En parallèle, l’affrontement fait rage entre les groupes de guérillas de gauche (FARC ou Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, ELN ou Armée de Libération Nationale, EPL ou Armée Populaire de Libération, M-19 ou Mouvement du 19 avril…) et l’armée appuyée par les forces paramilitaires d’extrême droite (avec d’abord les ACCU Autodéfenses Paysannes de Córdoba et d’Urabá dans les années 1980 puis les AUC Autodéfenses Unies de Colombie dans les années 1990).

Les FARC sont des guérillas rurales issues des mouvements d’autodéfense paysanne face aux grands propriétaires terriens dans les années 1950-1960, et dont la direction politique est initialement dirigée par le parti communiste colombien. Depuis les années 1980, ils se seraient appuyés entre autres sur la production de drogue comme revenus substantiels (hypothèse de moins en moins controversée), ainsi que sur les rançons obtenues par la séquestration de personnalités politiques (vous vous souvenez d’Ingrid Betancourt ?), militaires, membres de la police etc. Ils signent en 1984 avec le gouvernement les Accords de La Uribe dans lesquels il est question d’un cessez-le-feu bilatéral. Ce dernier n’est pas respecté et engendre à partir de 1987, un contexte de violence généralisée dans tout le pays où groupes de guérillas, armée colombienne, narcotrafiquants et milices paramilitaires émergentes s’affrontent férocement.

La fin des années 1990 voit apparaître la consolidation de ces milices paramilitaires avec la fondation par Carlos Castaño des AUC en 1997, à l’initiative de l’armée, des grands propriétaires terriens et des cartels de la drogue, et composées principalement de mercenaires servant aux basses besognes de l’armée colombienne dans la lutte contre les guérillas du conflit armé colombien, menant au massacre de plusieurs dizaines de milliers de civils. Leur stratégie militaire consiste à semer la terreur dans les populations civiles et l’ONU leur attribue près de 80% des meurtres dans ce conflit. De plus, ils seraient eux aussi mêlés au trafic de cocaïne représentant près de 70% de leurs revenus substantiels.

En 2002, Álvaro Uribe est élu président et fait une priorité de cette lutte militaire contre les guérillas avec sa politique de « sécurité démocratique ». Avec la loi « Justice et Paix » mise en place en 2005, il amorce la démobilisation des forces paramilitaires AUC conduisant à une quasi-impunité pour les anciens membres de ces milices. Ainsi, nombreux ex-paramilitaires se retrouvent après l’amnistie, membres de conseils municipaux et autre structures étatiques. Éclate alors en 2006 le scandale de la para-politique révélant l’alliance de hauts fonctionnaires et dirigeants politiques avec des groupes paramilitaires.

Deux ans plus tard, en 2008, un nouveau scandale éclate et vient lui aussi ternir la politique de sécurité démocratique mise en œuvre par Álvaro Uribe, le scandale des faux positifs. L’armée colombienne, pour pallier à la démobilisation massive des paramilitaires de 2005, assassine des milliers de civils innocents en les faisant passer pour des guérilleros morts, afin d’améliorer les résultats des brigades de combat dans la lutte contre les guérillas du conflit armé colombien.

Les huit années des deux mandats successifs d’Álvaro Uribe, de 2002 à 2010 seront le théâtre de plusieurs dizaines de milliers de morts et de disparus, des millions de déplacés et la Colombie conservera son statut de pays le plus dangereux au monde.

En 2016, sous le mandat de Juan Manuel Santos, est signé à La Havane un accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien menant l’année suivante au désarmement des membres des FARC et à la création d’un parti politique légal issu des FARC : la Force Alternative Révolutionnaire Commune, conservant le même sigle mais au singulier.

En 2018, le nouveau président Iván Duque, du parti politique d’Álvaro Uribe, annonce qu’il n’est tenu par aucune obligation quant aux accords signés par Juan Manuel Santos avant lui, alors que les assassinats d’anciens guérilleros sont en recrudescence.

En 2019, alors que 90% des ex-guérilleros sont toujours dans le processus de paix, d’anciens commandants des FARC appellent à reprendre les armes puisque le gouvernement ne respecte pas les accords de paix en refusant de rendre opérante la Juridiction spéciale pour la paix, et laissent entendre une association avec l’ELN. Ce à quoi Duque répond par l’annonce d’une offensive militaire à leur encontre.

Affaire à suivre…

Tout ceci donc, pour vous dire que Medellín et la Colombie en général, ont souffert de violents affrontements ces dernières décennies. Et même avant, entre les années 1940 et 1960 avec la période de La Violencia, guerre civile ayant ravagé la Colombie en faisant près de 300 000 morts et forçant plus de 2 millions de civils (soit presque ¼ de la population) à migrer.

Néanmoins, et malgré une situation politique plus stable mais pas complètement paisible, les colombiens continuent de panser leurs blessures et mettent en œuvre de grands moyens pour se reconstruire en favorisant l’ouverture de leur pays sur le monde grâce au tourisme florissant. Et je le répète, je ne me suis à aucun moment, sentie en danger à Medellín pendant notre séjour là-bas.

La visite se poursuit et nous nous arrêtons face au métro aérien. Notre guide nous explique que celui-ci a été d’une importance capitale pendant les années 1990 lors de sa construction. Grande fierté de la ville, il a permis à ses habitants de « se raccrocher à quelque chose de positif » durant cette période sombre. C’est pourquoi, vous ne verrez pas un papier trainer au sol dans les stations ou les rames du métro, pas un graffiti ni une dégradation. Les habitants de Medellín le respectent pieusement (il y aurait de quoi s’en inspirer en Europe !).

Nous arrivons sur la place Botero face à l’un des plus anciens musées de Colombie exposant de nombreuses œuvres d’art, le Musée d’Antioquia (département dont Medellín est la capitale). Fernando Botero est un peintre et sculpteur colombien né en 1932, connu pour les formes rondes et voluptueuses des figures de ses œuvres qu’il a offertes au musée en 2004 lors de sa rénovation. Le parc, l’un des lieux emblématiques de la ville, comprend 23 de ses sculptures en bronze.

Derrière, le palais de la culture Rafael Uribe Uribe détonne un peu avec le reste de l’architecture des alentours. La construction de ce bâtiment, initialement prévu pour accueillir les archives de la ville, commence en 1925 avec l’architecte belge Agustin Goovaerts. Mais en même temps que l’édifice s’élève, les critiques abondent sur le style architectural inadapté d’un tel bâtiment au centre ville. Agustin Goovaerts finit par se vexer et abandonne le projet en cours, repris quelques années plus tard par des architectes colombiens qui le terminent en simplifiant considérablement la géométrie de la façade nord (photos). La terrasse du bâtiment offre un beau point de vue qui surplombe la place Botero et le métro aérien.

S’il nous restait des doutes sur l’accueil légendaire des colombiens (ce qui n’était pas le cas), ceux-ci sont dissipés par nos hôtes qui nous emmènent avec eux pour différents repas de famille avec les frères et sœurs, cousin.es, grands-parents etc. Malgré mon espagnol encore très rudimentaire (je peine à faire des phrases), les échanges sont enrichissants et l’un des cousins me fait une liste des artistes de reggaeton colombiens que je dois « absolument » écouter si j’aime danser. Diana nous parle aussi d’un bar à salsa, le Dancefree dans le quartier El Poblado. Sur place un des soirs suivants, nous découvrons avec Alex LE quartier branché pour sortir à Medellín avec des restaurants, bars et discothèques dans toutes les rues adjacentes à la place centrale. Avant d’aller danser, nous craquons pour une (excellente) pizza cuite au feu de bois. Les prix nous paraissent d’abord effarants par rapport à notre budget journalier ailleurs en Colombie (nous sommes dans un quartier touristique) mais ne sont finalement pas si terribles rapportés en euros. Et hop, une pizza au feu de bois, une ! Au Dancefree, je découvre avec joie que c’est un véritable bar dansant comme je les connais en France, où les danseurs dansent une salsa structurée… le bonheur ! Alex n’essaie même pas de danser et passe la soirée à siroter des bières.

Medellín est réputée pour être un bon spot de parapente. Qu’à cela ne tienne ! Alex ne se le fait pas dire deux fois et part dans les hauteurs de la ville pour aller tâter de l’aile. Je l’y accompagne une fois pour jouer les photographes. Le panorama sur la ville est impressionnant et vaut le détour. Alex me raconte qu’en discutant avec eux, des pilotes lui ont proposé de la drogue (cocaïne et cannabis) qu’il a refusée. Il semblerait que nombre d’entre eux volent « high » (défoncés)… J’aurais aimé pouvoir voler en biplace avec Alex mais n’ayant pas la licence et surtout, pas le matos, ce n’est pas possible. Quel dommage !

Avant de partir de Medellín, nous souhaitons visiter la Comuna 13 de San Javier. Autrefois la plus pauvre et dangereuse de Medellín de par sa situation géographique sur les flancs ouest, voie principale du trafic permettant le contrôle de toutes les entrées et sorties d’armes, de drogues et d’argent de Medellín, cette commune est devenue aujourd’hui l’une des attractions touristiques de la ville.

Les 16 et 17 octobre 2002, sous le mandat d’Alvaro Uribe, pour « reprendre » la commune aux mains des milices de guérillas (FARC et ELN) et du groupe indépendant les Commandos Armés du Peuple, l’opération de « nettoyage » Orion lance plus de 3000 hommes de la force publique suivis des paramilitaires des AUC en guerre dans le secteur. C’est un véritable carnage et bien que les milices se soient vite retranchées face à l’ampleur de l’offensive, les hélicoptères continuent de cribler de balles les toits des habitations. L’assaut aura fait plusieurs dizaines de morts et de blessés, des perquisitions sans mandats menant à des centaines de détensions arbitraires et un nombre aujourd’hui inconnu de « disparations forcées » pour se débarrasser de nombreux cadavres. Ceux-ci, pour la plupart, seraient enterrés dans une décharge profonde de 70m de la zone haute de la commune, La Escombrera, et se compteraient par centaines.

Après l’horreur, qualifiée de crime d’Etat, un plan d’urbanisme colossal de réinsertion a été mis en place dans le secteur.

La construction d’escalators extérieurs (385m partagés en 6 tronçons) en 2012 et le développement du street art et du hip-hop dans les rues, ont permis d’améliorer la sécurité, l’accessibilité et la mobilité au sein de ce quartier aux ruelles entrelacées à forte pente, véritable labyrinthe. Quand avant il fallait une heure et demie aux habitants pour se rendre au centre ville, le temps de trajet aujourd’hui a été réduit d’1/3 en moyenne grâce à ces escalators et au métro aérien facilitant les déplacements dans la ville.

Ces escalators, j’ai eu l’occasion de les contempler de près. Juste à la fin de la visite, le cache de mon objectif d’appareil photo tombe… dans l’étroit espace entre l’escalator et le mur. Un peu désespérée, je demande un balai au commerce à proximité pour tenter de remuer le fouillis de déchets s’étant accumulés à cet endroit. Le personnel en charge de contrôler et assurer le bon fonctionnement du dispositif (il est interdit de marcher dans les escalators !) me vient alors en aide. Ils arrêtent ce tronçon, en démontent le haut (je rougis de honte d’avoir créé un tel remue-ménage pour un si petit bout de plastique) et au moment de clore les recherches, l’agent me tend ce précieux disque de plastique noir permettant de protéger mon objectif. Je dois avouer que j’ai été très agréablement surprise de la réaction du personnel et des personnes autour de moi, toutes prêtes à m’aider dans ma recherche. J’imagine la situation dans une station de métro parisien… j’aurais pu dire adieu à mon cache. Merci, merci…

Ce quartier est désormais le plus coloré de Medellín et pas un centimètre carré n’est recouvert d’art mural aux couleurs vives. Les projets de réinsertion sociale et culturelle ainsi que les initiatives d’éducation communautaires s’appuyant sur l’art, fleurissent et visent à éloigner les jeunes des gangs et du crime.

Notre guide nous explique toutefois que malgré la disparition des frontières invisibles délimitant autrefois les territoires contrôlés par les gangs et au-delà desquelles on pouvait perdre la vie, aujourd’hui encore les problèmes persistent. Nous en sommes d’ailleurs témoins quand elle interpelle vivement une sorte de caïd d’une quinzaine d’années tentant d’enrôler une bande d’enfants pour être « guetteurs » dans du trafic en leur donnant de l’argent. « Se balader en groupe ici la journée est sécurisé. Les habitants se sont habitués aux touristes et vous participez à l’économie locale en achetant par exemple des glaces de fruits frais ou en laissant une pièce aux danseurs de hip-hop de rue. Ne revenez pas la nuit. La situation y est différente. »

En descendant les escalators, fierté de « la Trece » (la treize), les peintures murales sont omniprésentes. Toutes plus belles et colorées les unes que les autres, elles ont en commun la transmission d’un message, l’expression de revendications et d’espoir, celui, malgré une histoire sombre, d’un avenir et d’un monde meilleurs.

Medellín m’a touchée et j’apprécie cette ville, pleine d’une atmosphère si particulière. Elle me laisse l’impression en partant, d’un phœnix renaissant de ses cendres. Les choses ne sont pas encore complètement apaisées, mais j’ai bon espoir pour la Colombie dont je pars explorer d’autres horizons.


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